Gouverner l’intelligence artificielle : la bataille silencieuse des normes
La conférence mondiale sur l’intelligence artificielle 2025 (WAIC), couplée à la réunion de haut niveau sur la gouvernance mondiale de l’IA, s’est tenue à Shanghai du 26 au 28 juillet. Qu’il s’agisse de discussions sur les normes de l’IA, de débats techniques pointus, d’analyses des tendances futures ou d’applications dans des secteurs spécialisés, la coopération internationale s’est imposée comme un mot-clé incontournable dans les centaines de forums organisés. Pourquoi cette coopération est-elle de plus en plus essentielle au développement de l’IA ? Et pourquoi la gouvernance mondiale de l’IA met-elle un accent particulier sur l’inclusivité culturelle ? Entretien avec Song Haitao, directeur de l’Institut de recherche en intelligence artificielle de Shanghai.
Song Haitao est aussi directeur général du centre d’excellence de l’Alliance mondiale pour l’intelligence artificielle industrielle de l’Organisation des Nations unies pour le développement industriel (ONUDI), et occupe également les fonctions d’expert principal du laboratoire de politiques inclusives de l’UNESCO, et de responsable du groupe chinois sur le calcul haute performance et l’intelligence artificielle au sein des BRICS. Il a dirigé plus de 20 projets de recherche à l’échelle nationale ou provinciale, contribué à l’élaboration de plus de 40 normes internationales ou sectorielles, et déposé plus de 70 brevets et logiciels.
Que recouvre la gouvernance de l’IA ? Et pourquoi la coopération internationale dans ce domaine est-elle si importante ?
En tant que moteur central d’une nouvelle révolution technologique et d’une transformation industrielle à l’échelle mondiale, l’intelligence artificielle entraîne des changements profonds dans les modes de production, les structures économiques et les modèles industriels. La construction d’un cadre de gouvernance pour l’IA doit dépasser les limites des régulations techniques traditionnelles, pour instaurer un nouveau modèle intégrant l’éthique technologique, la diversité des civilisations et la fourniture de biens publics mondiaux.
En tant que technologie émergente, l’IA pose deux défis majeurs. D’une part, pour la plupart des gens, elle reste une sorte de « boîte noire » : cet effet de boîte noire est l’un des principaux obstacles à la confiance technologique. Il reste à créer de nouvelles architectures algorithmiques fondées sur la vérifiabilité mathématique et la traçabilité des décisions. D’autre part, cette technologie de pointe est encore dans une phase de protection concurrentielle, ce qui rend difficile toute transparence ou ouverture complète.
La gouvernance de l’IA vise justement à dissiper les nombreuses inquiétudes suscitées par son usage. Elle repose sur un triptyque : un usage éthique de la technologie, une gouvernance fondée sur des principes éthiques, et une coopération internationale.
L’usage éthique signifie que les processus d’apprentissage et de raisonnement des algorithmes, bien qu’opérant dans une « boîte noire », doivent suivre des principes équivalents à une « constitution » pour l’IA, servant de fondation à son développement.
La gouvernance éthique pose la question de savoir comment faire en sorte que l’IA, lorsqu’elle est massivement utilisée par les individus et les sociétés, respecte les exigences de sécurité humaine et d’éthique sociale.
La coopération internationale, quant à elle, implique trois choses : premièrement, établir un cadre éthique interculturel capable d’englober diverses valeurs ; deuxièmement, mettre en place un mécanisme de gouvernance ouvert à tous, afin que chacun participe à l’élaboration des normes ; troisièmement, promouvoir des mécanismes d’ouverture et de partage, par exemple via des modèles open source ou des programmes de démocratisation de l’IA.
L’évolution technologique de l’IA et l’amélioration de ses usages vont de pair avec la normalisation et l’harmonisation des standards — un processus qui ne peut avancer sans une coopération internationale étendue.
Puisque l’IA est un facteur clé de la compétitivité future d’un pays, pourquoi la Chine continue-t-elle de promouvoir une coopération mondiale ouverte ?
L’IA est considérée comme la technologie habilitante centrale de la quatrième révolution industrielle. À l’instar de la machine à vapeur ou de l’électricité, elle constitue une technologie à usage général, capable de transformer, voire de refaçonner l’ensemble des secteurs et de favoriser le progrès de la société humaine. Cette caractéristique implique que son développement nécessite un large consensus mondial sur les normes techniques, éthiques et autres.
Par ailleurs, ce qui distingue fondamentalement l’IA, c’est que plus elle est utilisée, plus elle devient intelligente, et plus son développement s’accélère. C’est là une raison objective en faveur d’une coopération mondiale ouverte.
Sur le plan subjectif, la Chine dispose d’un système complet de recherche et développement technologique ainsi que d’une chaîne industrielle de production manufacturière intégrale. Cela lui permet de servir de véritable « laboratoire grandeur nature » pour l’IA, en facilitant une transition rapide de la recherche à l’application, à moindre coût et avec une efficacité maximale. Elle est ainsi en mesure de fournir des technologies de pointe au reste du monde.
La Chine souhaite coopérer avec les autres pays afin de promouvoir un développement rapide de l’IA, tout en aidant les nations moins développées à réduire les obstacles et les coûts liés à l’accès à ces technologies.
Ces dernières années, le ministère chinois des Affaires étrangères a coorganisé avec les Nations unies deux sessions de formation sur le renforcement des capacités en intelligence artificielle, à destination des pays du Sud en voie de développement. L’objectif est de les aider à mieux comprendre l’état actuel et les perspectives de développement de l’IA, afin de combler progressivement la fracture numérique.
Lors des sommets des BRICS ou de l’Organisation de Coopération de Shanghai, la coopération en matière d’IA figure également parmi les sujets phares. La WAIC, quant à elle, constitue une plateforme professionnelle dédiée aux échanges mondiaux et à la formation de consensus.
Quel est le principal défi auquel est confrontée la gouvernance mondiale de l’IA ?
Globalement, la gouvernance mondiale de l’IA suit aujourd’hui un schéma complexe de « triple voie parallèle » :
Premièrement, le paradigme de l’hégémonie technologique, qui consiste à construire une « forteresse technologique » à travers un système de contrôle intégrant puces – algorithmes – données, empêchant les acteurs extérieurs d’y accéder. Ce modèle tend à réserver la définition des normes à un cercle restreint, produisant un effet de « club fermé ».
Deuxièmement, le paradigme des règles éthiques, illustré par la Loi européenne sur l’intelligence artificielle, premier texte au monde à réglementer l’IA de façon exhaustive. Ce cadre vise à renforcer la confiance, la sécurité et la protection des droits fondamentaux. Mais en mettant l’accent sur les responsabilités et l’éthique, il risque aussi d’entraver l’innovation et la compétitivité de l’écosystème européen de l’IA.
Troisièmement, le paradigme porté par les pays du « Sud global », qui plaide pour la priorité au droit au développement, la souveraineté technologique, une gouvernance multipolaire et des cadres localisés.
En tant que membre des pays de ce « Sud global », la Chine a toujours défendu, par des actions concrètes, une vision de la gouvernance mondiale de l’IA fondée sur l’ouverture et l’inclusivité.
Premièrement, en construisant un écosystème open source et en publiant parmi les premiers des modèles de langage à code ouvert.
Deuxièmement, en promouvant un mécanisme de co-construction des normes dans les processus de développement technologique et de définition des standards, dans le but d’élargir la coopération internationale.
Troisièmement, en partageant ses infrastructures : la Chine collabore activement avec de nombreux pays, en particulier en développement, dans la mise en place d’infrastructures liées à l’IA, notamment par la création de laboratoires conjoints.
Pourquoi « l’inclusivité culturelle » est-elle devenue un enjeu central dans la gouvernance mondiale de l’IA aujourd’hui ?
L’« inclusivité culturelle » dans la gouvernance mondiale de l’intelligence artificielle renvoie, en réalité, à une question d’éthique technologique propre à l’ère de la civilisation numérique. Il s’agit de promouvoir une démocratisation des technologies pour favoriser un dialogue entre civilisations.
Cela suppose, d’une part, de prévenir les biais culturels dans la conception des algorithmes ; d’autre part, d’instaurer des mécanismes de gouvernance favorisant une participation large des pays. L’objectif est de forger un modèle de gouvernance à la fois techniquement neutre et capable d’accueillir les différentes valeurs portées par les civilisations.
Cela passe par la mise en place de systèmes de coopération interculturelle dans plusieurs domaines clés : normes de labellisation des données, entraînement de modèles multilingues, cadres d’évaluation éthique, etc. C’est précisément ce que recouvre le principe de gouvernance mondiale proposé par la Chine : concertation, co-construction, partage.
Lors des trois premières révolutions industrielles, les langues et les cultures occidentales se sont diffusées à l’échelle mondiale, portées par leur maîtrise des normes technologiques et l’expansion globale de leurs industries. Un phénomène analogue se manifeste aujourd’hui avec l’IA.
Si l’on observe les corpus linguistiques mondiaux et les principaux jeux de données utilisés pour entraîner les modèles, on constate que plus de 80 % sont en anglais. Le chinois représente moins de 10 %, et les autres langues encore moins.
C’est précisément pour avoir surmonté cet obstacle que le modèle open source DeepSeek est devenu un symbole du développement technologique chinois dans l’IA. Il a permis une double avancée : en contournant à la fois le blocus occidental sur la puissance de calcul et la pénurie de corpus chinois, et en atteignant une autonomie technologique tout en améliorant la précision de la compréhension sémantique, grâce à un corpus en caractères chinois de petite taille mais de haute qualité, et à des ressources de calcul dix fois inférieures à celles de l’Occident.
Aujourd’hui, les niveaux de développement et d’application de l’IA, les infrastructures, ainsi que les besoins technologiques varient fortement d’un pays à l’autre. Il est donc d’autant plus nécessaire de bâtir une gouvernance qui reste ouverte sur le plan technologique tout en respectant la diversité des civilisations. L’évolution de l’IA a besoin de ce que l’on pourrait appeler une dynamique auto-accélératrice alimentée par les échanges de données entre civilisations.
L’intelligence incarnée pourrait-elle créer de nouvelles opportunités pour la coopération internationale ?
L’intelligence incarnée (ndt : une approche dans la recherche sur l'IA dans laquelle l'intelligence n'existe pas isolément dans l'espace numérique, mais est créé par l'intégration dans les systèmes physiques et l'interaction active avec le monde réel), en tant que nouvelle étape dans l’évolution de l’IA, est en train de remodeler les logiques de division du travail à l’échelle mondiale grâce à son cycle fermé « perception – décision – exécution ».
Sur le plan technologique, cette forme d’intelligence, qui intègre profondément les mondes physique et numérique, nécessite la fusion de données multi-modales — vision, toucher, langage, etc. — et la capacité à réagir en temps réel dans des environnements dynamiques. Sa complexité technique dépasse largement celle des systèmes d’IA traditionnels.
Sur le plan industriel, la chaîne de valeur de l’intelligence incarnée couvre plusieurs dizaines d’étapes clés, allant de la recherche algorithmique fondamentale à la fabrication de précision. La complémentarité technologique entre pays fait de la coopération internationale non seulement une option, mais une nécessité. De plus, les exigences en matière d’adaptation culturelle de ces systèmes renforcent encore l’importance d’une collaboration entre civilisations.
En somme, le développement de l’intelligence incarnée repose sur la co-création entre disciplines, sur l’industrialisation à grande échelle pour réduire les coûts d’usage et accélérer les cycles d’itération et d’innovation. Aucune nation ni aucun cercle restreint ne peut y parvenir seul : la coopération internationale s’impose comme une évidence. Le chemin de la coopération, partant parfois de divergences, peut être long et conflictuel, mais plus le consensus est atteint tôt, plus les pertes sont limitées, et plus tôt les fruits de cette nouvelle technologie peuvent être partagés.
Article traduit du chinois, initialement publié sur Chinanews.com.cn.
Photos : CNS
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