« Dear You » : le succès inattendu d’un film sur la diaspora et les liens familiaux
Le pari s’est révélé gagnant. Le long-métrage a déjà dépassé les 64 millions de yuans de recettes (environ 7,7 millions d’euros) et pourrait franchir la barre symbolique des 100 millions. Sur la plateforme Douban, référence du cinéma chinois, il affiche une note remarquable de 9/10, faisant de lui l’un des films les mieux notés de l’année.
Tourné à Shantou, Chaozhou (Teochew) et Jieyang, Dear You plonge les spectateurs dans l’univers culturel de Chaoshan. Le dialecte local représente près de 95 % des dialogues, tandis que les traditions régionales – cérémonie du thé Gongfu, danse Yingge, gastronomie et arts populaires – occupent une place centrale à l’écran. Mais au-delà de ce décor authentique, c’est surtout l’histoire humaine racontée qui touche profondément le public.
« Qiaopi », ces lettres qui traversaient les océans
Au cœur du récit se trouve une tradition aujourd’hui méconnue : les Qiaopi. Pendant plus d’un siècle, du XIXᵉ siècle jusqu’à la fin du XXᵉ, ces lettres accompagnées de mandats financiers permettaient aux Chinois installés à l’étranger de rester en contact avec leurs familles restées au pays.
Installation
interactive consacrée aux Qiaopi, les lettres envoyées par les Chinois
d’outre-mer à leurs familles.
Bien plus que de simples courriers, les Qiaopi transportaient à la fois de l’argent, des nouvelles, des souvenirs et des espoirs. Dans un monde où les communications étaient lentes et incertaines, une lettre pouvait mettre plusieurs mois à parvenir à destination, parfois après avoir transité entre de nombreuses mains.
Dans le film, une vieille femme de Chaoshan, Ye Shurou (Ah Ma), a attendu toute sa vie les lettres de son mari parti travailler en Asie du Sud-Est. Des décennies plus tard, son petit-fils entreprend un voyage pour découvrir la vérité derrière cette correspondance. Son enquête révèle une histoire complexe de séparation, de sacrifice et de protection silencieuse entre plusieurs générations.
La
boîte aux lettres utilisée comme accessoire par Ah Ma dans le film Dear
You.
Quand la mémoire familiale devient universelle
Le réalisateur Lan Hongchun s’est inspiré de récits réels issus de familles de la diaspora chinoise. Certains personnages sont basés sur des personnes ayant rédigé des lettres pour leurs voisins pendant des décennies. D’autres évoquent ces colis envoyés à travers les mers, contenant parfois de la viande séchée, des bicyclettes ou d’autres biens précieux destinés à soutenir les proches restés en Chine.
L’authenticité du film est également renforcée par le choix d’acteurs non professionnels. L’interprète d’Ah Ma est elle-même issue d’une famille marquée par l’émigration vers l’Asie du Sud-Est. Selon l’équipe du film, plusieurs scènes liées aux Qiaopi ont suscité chez elle une émotion spontanée, perceptible à l’écran.
Si Dear You célèbre la culture de Chaoshan, son succès dépasse largement les frontières régionales. Le film aborde des thèmes universels : l’éloignement, la transmission, la nostalgie et la force des liens familiaux malgré la distance.
La
danse Yingge, spectacle traditionnel emblématique de la région de Chaoshan,
dans le sud de la Chine.
Une histoire qui résonne à l’ère du numérique
Pour de nombreux jeunes spectateurs chinois, le film agit comme un rappel d’une époque où communiquer exigeait patience et confiance. À l’heure des messageries instantanées et des appels vidéo, ces lettres manuscrites semblent appartenir à un autre monde. Pourtant, leur lenteur leur conférait une valeur émotionnelle particulière.
Le succès de Dear You a également remis sous les projecteurs l’histoire des Qiaopi. En 2013, les archives de cette correspondance ont été inscrites par l’UNESCO au registre Mémoire du monde, reconnaissant leur importance dans l’histoire des migrations internationales et des liens familiaux transnationaux.
Drapeaux
cérémoniels lors d’une procession dans le village de Jishui, à Chaozhou, dans
la province du Guangdong.
Au-delà de son intrigue, Dear You raconte ainsi une page méconnue de l’histoire de la diaspora chinoise. Un monde où quelques feuilles de papier suffisaient à maintenir vivants les liens entre des familles séparées par des milliers de kilomètres, et où chaque lettre transportait bien plus que des mots : une part de mémoire, d’identité et d’espoir.
Article traduit et adapté de l’anglais et initialement publié sur China Minutes.
Photos : CNS
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