L’harmonie confucéenne, une réponse aux fractures du monde contemporain ?

1779802877631 China News Guan Yilun, Liu Xu
Entre réflexion philosophique et lecture du monde contemporain, Kim Doil, professeur à l’université Sungkyunkwan (Séoul), revient, à l’occasion du Forum de Wuyi, sur la notion confucéenne d’harmonie. Il en propose une relecture exigeante, à la croisée des traditions intellectuelles et des enjeux actuels.

« L’harmonie possède une valeur universelle dans les sociétés humaines. » Selon Kim Doil, les guerres et les conflits qui traversent notre époque découlent en partie de la réduction de l’être humain à un individu centré sur ses seuls désirs. La pensée confucéenne de l’harmonie propose, quant à elle, de dépasser cette vision égocentrée. À l’occasion du troisième Forum de Wuyi, coorganisé récemment par l’Université du Peuple de Chine et la ville de Nanping, dans la province du Fujian, le chercheur sud-coréen a accordé un entretien à China News. Il y affirme que si l’être humain parvient à identifier ses propres préjugés pour s’en libérer, tout en s’appropriant avec justesse l’héritage des sages de l’Antiquité, les valeurs intemporelles des classiques confucéens pourront être ravivées et réinventées à la lumière du présent.

Que ressentez-vous en participant de nouveau au Forum de Wuyi ?

L’an dernier, c’était ma première participation au Forum de Wuyi et je connaissais encore peu les lieux. En revenant cette année, j’ai ressenti plus nettement l’attachement profond des habitants à la culture traditionnelle chinoise, en particulier à l’héritage de Zhu Xi (philosophe chinois sous la dynastie Song). Bien que la Corée du Sud, la Chine et le Japon appartiennent tous à une même sphère culturelle marquée par le confucianisme, nos modes de vie contemporains restent différents. C’est précisément pour cette raison qu’il est essentiel de multiplier les échanges et les dialogues afin de mieux comprendre la diversité des civilisations. Quels que soient notre origine ou les sujets abordés, le dialogue ouvre toujours la voie à des découvertes et à des enrichissements mutuels.


Durant le forum, vous êtes intervenu sur la question de la « reconstruction » du concept d’harmonie. Pourquoi est-il aujourd’hui nécessaire de repenser cette notion ?

L’harmonie est une valeur universelle des sociétés humaines. Pourtant, dans le monde contemporain, elle est souvent perçue comme une idée teintée de collectivisme, qui exigerait de l’individu qu’il s’efface au profit du groupe. Cette méprise vient notamment du fait que la conception de l’harmonie issue des traditions culturelles d’Asie de l’Est n’a pas encore été véritablement réinterprétée dans un langage adapté à notre époque.

Dans la vie quotidienne, nous entendons généralement par « harmonie » une manière de limiter les conflits afin de coexister avec les autres. Dans la pensée occidentale, cette notion implique souvent une forme d’adaptation à l’environnement, qui tend à atténuer la place du sujet. Or, lorsque l’on se penche sur les classiques confucéens, on découvre une vision bien différente. Pour le confucianisme, l’harmonie ne se réduit pas à une simple coexistence pacifique. Elle désigne un état plus élevé de communauté, rendu possible par une transformation intérieure de chaque individu. Une telle harmonie suppose d’abord un travail de cultivation de soi ; elle ne peut réellement naître qu’au sein d’une société composée d’êtres capables de ce perfectionnement intérieur. Sous cet éclairage, les guerres et les conflits qui marquent notre époque trouvent peut-être aussi leur origine dans une vision de l’être humain réduit à un être mû essentiellement par le désir.

Bien sûr, la tradition confucéenne ne peut apporter de remède immédiat aux conflits actuels. Mais tant que nous continuerons à envisager la nature humaine de façon partielle, sans réfléchir aux valeurs fondamentales qui unissent les êtres, il sera d’autant plus difficile de sortir des crises que nous traversons. C’est pourquoi il me semble essentiel de redonner toute son importance à cette idée confucéenne selon laquelle le changement du monde commence d’abord par une transformation de soi. Cette voie est exigeante, mais elle constitue peut-être une réponse plus profonde et plus durable.


À vos yeux, quelle peut être la portée des études confucéennes dans le monde contemporain ?

Je ne crois pas que tous les concepts et toutes les valeurs contenus dans les classiques confucéens puissent être transposés tels quels dans la société actuelle. Notre manière de lire et de comprendre un texte dépend toujours de notre état d’esprit et du contexte dans lequel nous vivons. Un même ouvrage peut apporter du réconfort à quelqu’un un jour, puis susciter une impression tout autre à un autre moment. Lorsque le monde change, notre regard sur les textes change lui aussi.

C’est pourquoi nous devons aborder avec beaucoup de prudence des œuvres comme Les Entretiens de Confucius afin d’en saisir le sens profond. Si nous parvenons à exercer un regard critique sur les préjugés propres aux hommes de notre époque, tout en comprenant avec justesse l’expérience léguée par les sages de l’Antiquité, alors les valeurs des classiques confucéens qui conservent une résonance pour notre temps pourront être réinterprétées et renouvelées. Cette reconstruction pourrait offrir à la fois à l’individu et à la communauté un cadre de valeurs plus juste et plus équilibré. Il ne s’agit donc pas seulement d’une réflexion académique, mais d’une tentative essentielle pour repenser la vie moderne et contribuer à une nouvelle forme de cohésion sociale.

Concrètement, que faudrait-il faire pour favoriser le développement de la pensée confucéenne et construire une société plus harmonieuse ?

Si nous parvenons à saisir avec justesse le sens profond des classiques confucéens, tout en reliant l’expérience des sages de l’Antiquité à la vie des hommes d’aujourd’hui, alors le confucianisme pourra contribuer à l’émergence d’une société plus saine, capable de respecter les différences individuelles sans renoncer au bien commun. À l’avenir, il sera essentiel d’approfondir ce travail de dialogue entre tradition et modernité. Les chercheurs devront non seulement poursuivre une lecture attentive des textes classiques, mais aussi réfléchir à la manière dont ces idées peuvent trouver une application concrète dans le monde contemporain. Les spécialistes du confucianisme devraient ainsi apprendre à reconnaître leurs propres biais d’interprétation, afin de restituer avec justesse le sens des concepts anciens, de les repenser, puis de les adapter à des champs actuels comme la psychologie ou les sciences humaines. Et pour chacun d’entre nous, le point de départ demeure sans doute le travail sur soi. Si l’être humain parvient à ne plus se définir uniquement par ses désirs, alors notre société pourra peu à peu devenir une communauté plus équilibrée, plus apaisée et plus profondément humaine.


Kim Doil est professeur associé et directeur de l'Institut de philosophie et de culture confucéennes de l'université Sungkyunkwan.

Article traduit du chinois, initialement publié sur Chinanews.com.cn.

Photo du haut : Unsplash

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