Rire pour se comprendre : le stand-up comme passeur entre la Chine et l’Occident

1771501860508 China News Han Shuainan

Longtemps perçu comme un divertissement occidental, le stand-up a trouvé en Chine un terrain inattendu. En s’adaptant aux codes sociaux et culturels locaux, cette forme d’humour est devenue un outil singulier de dialogue entre la Chine et l’Occident. Rencontre avec un duo sino-britannique qui fait du rire un langage commun.

Ces dernières années, le stand-up, une forme de spectacle née en Occident, s’est largement imposé en Chine. Des émissions à succès ont fleuri sur les plateformes en ligne, tandis qu’une nouvelle génération d’humoristes investit les scènes hors caméra. Le Britannique Fraser Sampson (surnommé « A Fu ») et Li Xinshu, diplômée de médecine en Chine (« Xiao Shu »), forment le duo « Shufu ». Leur terrain de jeu : l’humour interculturel, qu’ils utilisent pour démonter, par le rire, les malentendus et les écarts entre cultures chinoise et occidentale. Leur approche : partir d’un regard occidental pour trouver les sujets, puis les retravailler à partir de l’expérience et de la sensibilité du public chinois. À travers un humour léger et accessible, ils proposent une lecture originale des différences culturelles entre la Chine et l’Occident, et s’imposent comme une nouvelle voix du dialogue interculturel par le rire.

Quelle est l’origine du stand-up et comment s’est-il développé ?

Le terme chinois utilisé pour « talk-show » est à l’origine une simple transcription de l’anglais. Dans son sens premier, il désigne des programmes de radio ou de télévision où un animateur, des invités et le public échangent autour d’un thème donné. Historiquement, ce format remonte aux cafés de l’Angleterre du XVIIIᵉ siècle. On s’y retrouvait pour commenter l’actualité sociale ou politique, souvent sur un ton léger, improvisé et ironique.

Avec l’essor de la radio puis de la télévision, le genre s’est structuré aux États-Unis, où il est devenu une forme majeure du divertissement populaire, avant de se diffuser dans le monde entier. Lancé en 1954, The Tonight Show en est l’exemple emblématique : conversations informelles entre l’animateur et ses invités, ponctuées de sketches humoristiques, connus de presque tous les foyers américains.

La forme aujourd’hui la plus familière du public chinois — un humoriste seul sur scène, micro à la main — correspond à ce que l’on appelle en Occident le stand-up comedy, traduit en chinois par « comédie debout » ou « humour en solo ». Ses origines remontent à la fin du XIXᵉ siècle, notamment aux conférences itinérantes de Mark Twain. Son style libre, incisif et drôle a inspiré de nombreux imitateurs.

Peu à peu, le stand-up est devenu un genre à part entière. Sur scène, les humoristes jouent avec les mots, les doubles sens, les situations absurdes ou la satire sociale pour faire rire. À bien des égards, cette pratique rappelle le xiangsheng chinois en solo, par sa capacité à commenter la société avec distance et mordant.


Quelles nouvelles caractéristiques le stand-up a-t-il développées après son arrivée en Chine ?

Le stand-up a d’abord fait son entrée en Chine par Hongkong. Dans les années 1990, certains animateurs locaux ont commencé à expérimenter ce format pour dynamiser leurs émissions. La figure la plus emblématique de cette période reste Wong Tze Wah.

Parallèlement, des talk-shows télévisés ont été introduits en Chine continentale. À partir de 1996, des programmes comme Shihua Shishuo, L’Art de la vie ou Entretien avec Yang Lan ont vu le jour, marquant une phase d’expansion rapide du genre à la télévision.

À partir de 2012, des émissions comme Tonight, Post-80s Talk Show, Roast ou Rock & Roast ont explosé sur les plateformes en ligne et séduit un public jeune et massif.

Le succès du format numérique a, à son tour, stimulé la scène hors ligne. Ces dernières années, le nombre de comedy clubs a fortement augmenté dans tout le pays, ouvrant une nouvelle étape de développement pour le stand-up chinois.

Avec cette diffusion, le stand-up a progressivement acquis des traits propres à la Chine.

D’abord, une adaptation culturelle. Les humoristes britanniques et américains recourent volontiers à l’ironie ou au second degré. Dans le contexte chinois, ces procédés fonctionnent souvent moins bien, ce qui explique qu’ils soient peu utilisés par les artistes locaux.

Ensuite, une adaptation au cadre social. La société chinoise reste largement structurée autour du collectif : parcours de vie et systèmes de valeurs présentent de nombreux points communs. À l’inverse, les sociétés britannique et américaine valorisent davantage l’individu, avec des expériences et des centres d’intérêt très différenciés. Les humoristes occidentaux s’appuient donc plus facilement sur une personnalité très marquée ou sur des émotions personnelles fortes pour créer un lien avec le public. En Chine, les comédiens privilégient l’observation du quotidien et des situations partagées, afin de susciter une résonance immédiate avec la salle.


Comment votre duo est-il né ? Et en quoi les différences culturelles nourrissent-elles, ou compliquent-elles, votre écriture et votre jeu sur scène ?

Nous nous sommes rencontrés grâce au stand-up. De fil en aiguille, la relation professionnelle est devenue personnelle, puis nous avons décidé de nous engager ensemble dans l’aventure de la comédie.

Le parcours de Fraser est assez atypique. Britannique d’origine, il a grandi en Chine où il a vécu plus de vingt ans avec ses parents. Il maîtrise le chinois, l’anglais britannique et l’anglais américain. Sur scène, il apparaît comme un humoriste « étranger », mais s’exprime en chinois, en jouant sur les différences entre le chinois et l’anglais, entre l’anglais britannique et américain, ou encore sur ce qu’on appelle le « Chinglish ». Ce décalage suscite immédiatement la curiosité et l’adhésion du public.

Même si son niveau de chinois est très élevé, certaines références culturelles proprement chinoises lui échappent encore. C’est là que le travail en duo prend tout son sens. Fraser apporte un regard occidental et des angles inattendus, tandis que Xinshu retravaille la matière pour la relier aux expériences et aux réflexes du public chinois.

Les écarts culturels sont aussi une source directe d’inspiration. Un jour, par exemple, une dispute a éclaté entre nous. Fraser ne comprenait pas le sens de l’expression chinoise « 得寸进尺 » de cun jin chi— l’idée de quelqu’un qui abuse d’une concession pour en demander toujours plus. Nous avons interrompu la discussion et noté immédiatement la situation comme matériau potentiel pour un sketch.

Notre duo rend concrète cette idée de « fusion culturelle ». Nous aimerions être perçus comme un point de passage, un lien vivant où les cultures chinoise et occidentale peuvent se rencontrer naturellement, sans discours théorique, mais par le rire.

Selon vous, quels sont les points communs et les différences entre le stand-up et les arts oraux traditionnels chinois, comme le xiangsheng ou le pingshu ?

Qu’il s’agisse du xiangsheng, du pingshu ou du stand-up, le principe est le même : utiliser la langue pour créer un lien avec le public. Dans tous les cas, l’artiste doit maîtriser le rythme, sentir les réactions de la salle et ajuster son discours en temps réel. Ces formes reposent aussi sur un long travail de pratique. Au fond, ce sont des arts qui se construisent dans la durée, au contact direct des spectateurs.

Les différences, en revanche, sont très marquées. Du point de vue historique, le xiangsheng et le pingshu s’inscrivent dans une tradition ancienne, structurée par des lignées et des règles de transmission. Le stand-up est beaucoup plus récent et ne repose pas sur un système d’apprentissage formalisé ou de filiation artistique.


Sur le plan scénique, le xiangsheng met l’accent sur la virtuosité verbale et vocale, le jeu à deux, les variations de registre ; le pingshu privilégie la narration, la construction du récit et la musicalité de la langue. Le stand-up, lui, repose sur une expression très personnelle : ce sont les expériences, les observations et le point de vue de l’artiste qui en constituent la matière première.

À nos yeux, il n’est pas pertinent de dire qu’une forme serait plus facile ou plus difficile qu’une autre. Les difficultés sont simplement de nature différente. Les arts traditionnels exigent une solide technique de base — diction, travail vocal, respect de codes précis — ce qui en fait des disciplines à l’entrée relativement exigeante. Le stand-up, de son côté, demande un effort constant d’introspection et d’expérimentation. Derrière l’apparente simplicité d’un humoriste seul sur scène, il y a un travail continu d’observation du réel, de formulation d’idées, et la capacité à encaisser les silences et les échecs. Cette difficulté moins visible n’en est pas moins éprouvante.

Quel rôle spécifique le stand-up peut-il jouer dans les échanges culturels entre la Chine et l’Occident ?

À nos yeux, la force du stand-up tient à sa capacité à faire tomber les barrières culturelles sans lourdeur. Ce n’est ni une conférence académique, ni un exercice de vulgarisation culturelle. L’humour sert de vecteur : il permet de faire passer des points de vue, des habitudes de vie, des décalages culturels de manière naturelle. Le dialogue s’installe progressivement, à partir du rire, puis de la reconnaissance mutuelle, jusqu’à une forme de compréhension partagée.

En Chine, Fraser n’est pas un cas isolé. D’autres humoristes étrangers utilisent le stand-up comme outil de rapprochement culturel. L’Américain Jesse Appell, par exemple, se produit en chinois et construit ses sketchs sur les différences entre la Chine et les États-Unis. Le Canadien Mark Henry Rowswell, connu en Chine sous le nom de Dashan, a été formé par le maître de xiangsheng Jiang Kun. Il a su mêler comédie traditionnelle chinoise et stand-up moderne dans des spectacles comme Dashan parle de Dashan. À Shanghai, un club de stand-up multilingue propose des spectacles en anglais et dans d’autres langues, autour de situations interculturelles. Pour certains spectateurs chinois, ces scènes sont aussi un moyen informel de pratiquer l’anglais.

À l’étranger, on trouve non seulement des humoristes chinois, comme Huang Xi, qui font connaître la culture chinoise hors de Chine, mais aussi des artistes occidentaux, à l’image de l’Irlandais Des Bishop, qui observent la société chinoise et en tirent des matériaux comiques. Leurs spectacles parlent autant aux publics chinois qu’aux publics étrangers, et contribuent à une meilleure compréhension réciproque.

Article traduit du chinois, initialement publié sur Chinanews.com.cn.

Photos : CNS

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