Le « Classique des Monts et des mers », l'œuvre de la métamorphose

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Le Shan Hai Jing (ou Classique des monts et des mers) est à la fois l’un des tout premiers ouvrages de géographie de la Chine antique, et un recueil majeur de mythes de l’époque pré-impériale. Rédigé en plusieurs étapes entre les périodes des Printemps et Automnes et des Royaumes combattants, enrichi de nouveau sous les dynasties Qin et Han, il reflète la vision chinoise d’un monde où la nature, les humains et les divinités interagissent. Pour aborder cet ouvrage complexe et fascinant, l'académie Chine-Europe a récemment organisé une conférence en invitant Rémy Mathieu, directeur de recherche émérite au CNRS. Selon lui, le Shan Hai Jing constitue un mélange unique dans la littérature chinoise et illustre à lui seul l’absence d’une nette séparation entre mythe et raison, qui caractérise toute l’identité de la Chine ancienne. 

L’académie Chine-Europe est un espace de dialogue culturel réunissant des spécialistes et universitaires venus de Chine et d’Europe*. Elle promeut des valeurs de pluralisme et d’ouverture, tout en s’inscrivant dans la tradition intellectuelle chinoise de l’enseignement classique. Ce mois-ci, nous vous résumons l’une des conférences organisées récemment par cette institution, à laquelle a été conviée le sinologue français Rémy Mathieu, venu présenter l’un des ouvrages les plus énigmatiques de l’histoire de la littérature chinoise moderne : le Shan Hai Jing. Sinologue et directeur de recherche émérite au CNRS, Rémy Mathieu revient sur les traces d’un grand ouvrage antique chinois qui a servi de manuel de géographie, mais également de recueil de mythes et de rituels anciens. 


Une œuvre difficile à classer 

Le Shan Hai Jing, ou Classique des monts et des mers, est une œuvre d’exception. C’est d’abord le premier livre de géographie de l’Antiquité chinoise et l’un des ouvrages de mythologie les plus importants de l’époque pré-impériale. Comme tous les ouvrages de la Chine ancienne, il fut vraisemblablement composé en différentes étapes, riches à la fois sur le plan littéraire et scientifique : la période des Printemps et Automnes (722 à 481 avant J.-C.) et celle des Royaumes combattants (481 à 221 avant J.-C.). Le Shan Hai Jing s’est également enrichi d’apports considérables dans les premiers temps de l’empire. Plusieurs auteurs y ont contribué, tous anonymes. C’est la raison pour laquelle les savants anciens et modernes ne parviennent pas à s’accorder sur une définition précise des époques d’écriture des différentes sections de l’ouvrage. Le livre se compose de quatre grandes parties cumulant dix-huit chapitres dans sa version définitive. 

Le Shan Hai Jing rassemble des savoirs variés et reflète le monde — à la fois réel et imaginaire — tel que les Chinois le percevaient : complexe et surtout immense. C’est cette complexité qui en a fait une œuvre à part, difficile voire impossible à classer. Chaque partie, chaque paragraphe, relève de catégories différentes. Le Shan Hai Jing est donc une catégorie littéraire à lui tout seul. Selon la période dynastique des livres d’histoire officielle, qui a cherché à le classifier, il a été considéré comme un livre de prodiges et même comme un authentique traité de géographie. 

La géographie pour introduire les mythes 

Cette géographie n’est pas uniquement portée sur la forme des montagnes et des rivières, des lacs et des forêts. Elle intègre les dix mille choses qui y vivent et qui fournissent l’alimentation des hommes, comme celle des animaux et surtout des esprits. Malgré son titre, le Shan Hai Jing ne mentionne presque jamais les mers, mais toujours des montagnes et des cours d’eau (la mer est d’ailleurs une vaste zone presque inconnue des géographes chinois). Il y a donc, dans cet ouvrage, une interaction entre la vie des monts et des eaux, et celle des êtres vivants qui y évoluent, y vivent et y meurent. 

Si la géographie naît d’abord des besoins politiques et militaires, elle ne s’y réduit pas. Il est possible que le Shan Hai Jing soit le résultat des nécessités politico-militaires des Zhou orientaux (771-256 avant J.-C), puis du début de l’empire, d’abord Qin (221 à 206 avant J.-C.) puis Han (206 avant J.-C. à 220 après J.-C.), lorsque les souverains ont voulu disposer d’une connaissance chiffrée et fiable sur la grandeur du royaume, et connaître l’immensité de ses richesses exploitables. À ce titre, le Shan Hai Jing crée un modèle dont s’inspirera le Shuijing Zhu, de même que les œuvres qui lui succéderont dans le domaine de la géographie, considérée alors comme une science (on peut songer ici au Guodi Zhi, au 7e siècle de notre ère). 

Plus l’œuvre se déploie dans ses nombreux chapitres, plus se développe une perspective narrative du paysage de la nature. Les auteurs considèrent que les espaces ainsi décrits ne sont pas que des lieux physiques, mais qu’ils s’inscrivent dans des récits qui expliquent ou justifient ce qu’ils sont ou ce qu’ils sont devenus. Cette narration est ce que nous nommons à présent un « mythe », catégorie non reconnue par l’analyse littéraire chinoise avant l’époque moderne. De ces récits initiaux, il nous reste parfois fort peu de choses. Cependant, les récits qui demeurent sont un précieux enseignement de la façon chinoise de penser le monde d’alors et d’en expliciter les origines. C’est là en effet que réside un autre mérite du Shan Hai Jing : des bribes de récits mythiques, dont l’existence est bien antérieure à l’époque de la rédaction du livre. 

Les grands lettrés tels que Maodun (1896-1981) ou Yuan Ke (1916-2001), reconnurent dans ce livre le plus remarquable recueil des récits mythiques de la haute époque. La science chinoise moderne des textes doit d’ailleurs beaucoup à ces deux auteurs majeurs. La critique contemporaine s’est enrichie des études de Lu Xun (1881-1936), Wen Yiduo (1899-1946), Ma Changyi (né en 1936), de Zhong Jingwen (1903-2002) ou encore de Liu Zongdi (né en 1963), dont la riche lignée se poursuit de nos jours. Ces auteurs ont su dépasser la classification traditionnelle chinoise pour approcher la plus évidente nature de l’œuvre : celle de la mythologie (shenhua xue), dont quelques exemples peuvent aisément se repérer dans les sections tardives de l’œuvre. 

Une « fonction mythographique » 

Les lettrés ont mis en évidence une « fonction mythographique » de l’œuvre. Ainsi, l’histoire de l’oiseau Jingwei qui veut combler la mer orientale en y jetant des brindilles et des cailloux, cet oiseau à bec blanc et aux pattes rouges, est en fait issu d’une métamorphose de Nüwa (la fille cadette de l’empereur Yan) qui se noya et ne put revenir à la vie. Un autre personnage mythique important est Nügua (qu’il ne faut pas confondre avec Nüwa), quoiqu’elle ne soit mentionnée qu’une seule fois, au chapitre 16. Nügua aurait été la sœur de Fuxi, tous deux étant représentés sur des peintures anciennes avec une tête humaine et un corps de dragon ou de serpent selon les cas. On note que ce personnage est, comme tant d’autres figures mythologiques, constitué d’éléments animaux et humains. Selon un passage énigmatique, les viscères de Nügua auraient donné naissance à une dizaine de divinités. 

On comprend que le thème de la métamorphose du corps total ou partiel est, ici aussi, dominant dans ce personnage et dans ce qu’elle crée de ses mains. La métamorphose, comme dans le cas de la mythologie grecque, est un thème majeur dans la mythologie chinoise. Expliquant comment le monde est devenu ce qu’il est, et en quoi il continue à se transformer de manière cyclique ou épisodique. Le Shan Hai Jing s’inscrit bien dans le cadre de la pensée chinoise qui veut que tout se transforme, puisque tout est en devenir, puisque rien n’est stable en ce monde. Le couple que Nügua forme avec Fuxi est célèbre et il semble très ancien ; il est à l’origine de plusieurs mythes de l’antiquité dans lesquels ils sont frère et sœur, ou bien mari et femme, représentant deux forces conjointes et néanmoins opposées, comme le sont le mâle et la femelle, le yin et le yang, unissant leurs compétences respectives pour créer ou pour agir sur des phénomènes naturels. 

Le thème de la métamorphose se retrouve aussi chez le fameux personnage de Xiwangmu (mi-humain mi-animal), une figure par la suite « récupérée » par les penseurs taoïstes, qui en ont fait une divinité occidentale, régnant à la fois sur la mort et sur l’immortalité, grâce à sa drogue et à ses célèbres pêches qui rendent immortel. L’aspiration à « ne pas mourir » est d’ailleurs une grande constante de la pensée chinoise. On la repère dès les plus anciens poèmes du Shijing, par exemple dans une formule qu’on adresse au ciel ou aux ancêtres, au bénéfice d’un hôte de marque, voire même du roi. Nombre de ces héros, négatifs ou positifs, sont très proches du règne animal, par le corps ou par l’esprit. En effet, les animaux occupent une place importante dans ces récits mythiques, dans les mythes comme dans la réalité de la faune décrite, les quadrupèdes sont d’ailleurs majoritaires, et surtout les singes. C’est, par exemple, le cas du corbeau, un animal sauvage qui occupe une place toute particulière dans le bestiaire mythologique de la Chine ancienne. 

Une œuvre consacrée aux offrandes et aux sacrifices 

Le Shan Hai Jing offre aussi un panorama très complet des offrandes et des sacrifices à présenter aux innombrables esprits qui peuplent tous les sites des pays traversés et décrits. Il est possible de parler à son sujet de « géographie religieuse », puisque ces puissances spirituelles, qui règnent sur les cours d’eau, les montagnes, les forêts, sont honorées par les habitants de ces lieux et doivent recevoir des offrandes qui leur conviennent en propre. Il en va ainsi, par exemple, du dieu du fleuve Jaune (He bo), et du Comte du Fleuve, une des principales divinités chinoises antiques. Comme beaucoup d’esprits des eaux. Les sacrifices au dieu du Fleuve étaient parfois sanglants, mais le Shan Hai Jing n’en parle pas. Ces prescriptions religieuses diffèrent en outre de celles que recommande le Liji, qui s’adresse surtout au roi et aux chefs de principautés, quand celles du Shan Hai Jing semblent s’adresser aux populations locales, du moins à leurs chefs des sacrifices. 

Enfin, beaucoup de plantes et d’animaux sacrifiés aux esprits ont aussi pour vertu de servir aux hommes de remèdes à de nombreuses maladies qu’évoque longuement le Shan Hai Jing. L’ouvrage illustre ainsi la diversité et la richesse de la médecine populaire par les plantes, et se fait ainsi l’écho de ce savoir populaire qu’il applique à de nombreuses maladies humaines dont la liste impressionne. À cet égard, le Shan Hai Jing nous apparaît aussi comme l’un des plus anciens livres de médecine, du moins de pharmacopée, qui établit des listes de plantes efficaces. 

L'académie Chine-Europe a été fondée par Guang Hua cultures et média, la maison éditrice du 9. 

Les illustrations représentent différentes créatures divines du Classique des Monts et des Mers (Shan Hai Jing)

Photo du haut : l’oiseau noir (xuan niao), auquel on attribue la fondation de la dynastie des Shang (1700-1025 avant J.-C.). © Académie Chine-Europe



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