1925 : l'entrée remarquée des artistes chinois en France
D’avril à octobre 1925 se tenait à Paris l’une des plus importantes expositions internationales du siècle. Un pavillon pour la section « Chine » y fut aménagé par les Chinois eux-mêmes ; chose d’autant plus rare qu’à l’exception notable du Japon, la présentation des arts et des pays non-européens relevait essentiellement d’un discours colonial et de préjugés occidentaux. Pourtant, l’événement fut à peine couvert par la presse chinoise et n’est resté depuis que relativement peu étudié en Asie orientale. À tort sans doute car avec le recul, l’année 1925 s’inscrit dans la continuité d’échanges particulièrement féconds entre la Chine et la France, marqués par la formation des artistes notamment et montre clairement une volonté de se distinguer autrement que par la promotion des beaux-arts (meishu) mais bien par celle, radicalement nouvelle, des arts appliqués (gongyi).
Une histoire longue marquée par des échanges fructueux
La transmission des techniques de la peinture européenne (huile sur toile, principes euclidiens concourant à la réalisation des effets de perspective...) est connue en Chine depuis la fin du XVIIe siècle. La présence des Jésuites, tout particulièrement à Shanghai, en facilite le développement en même temps que croît le prestige de Paris, capitale mondiale des arts. Les premiers avant-gardistes chinois n’y sont pas indifférents. Nombre d’entre eux s’initiant à la modernité française se rendent alors en France. La première (car c’est une femme) de ces artistes chinoises est Fang Junbi (1898- 1986). Future adepte du Guohua (ou peinture nationale), elle étudie en 1917 à l’école des beaux-arts de Bordeaux. Elle est bientôt rejointe en France par Lin Fengmian. Artiste né à Canton en 1900 dans une famille spécialisée dans l’art de la calligraphie sur pierre, il privilégie l’école des beaux-arts de Paris. Âgé de 75 ans, le très académique Fernand Piestre (1845-1924) – mieux connu sous le pseudonyme de Fernand Cormon – le prend sous son aile et lui enseigne les canons de l’esthétique occidentale. En réalité, Lin Fengmian n’a de cesse que de vouloir trouver un chemin qui lui permettra de cultiver son héritage chinois. Sa référence est la peinture de Gao Qifeng (1889-1935), attaché au courant du Lingnan apparu dans la région de Canton et marquée par un narratif patriotique fort ; idée que partage son contemporain Xu Beihong (1885- 1953), séjournant lui aussi dans la capitale française où il étudie auprès de Pascal Dagnan-Bouveret (1852- 1929). En témoigne Vouloir vivre l’une des premières œuvres exécutées par Lin Fengmian en 1924. Elle montre un groupe de félins ; une allégorie d’une Chine alors menacée par les velléités expansionnistes japonaises. Lavis d’un grand format, cette œuvre est aussitôt exposée au palais du Rhin à Strasbourg dans le cadre de l’exposition chinoise d’art ancien et moderne qu’organise la société chinoise des arts décoratifs à Paris.
XU Beihong (1895-1953), Cheval, 1947, encre et couleurs sur papier, musée Cernuschi.
Dans la reconnaissance dont cette exposition fait l’objet, les Chinois de France voient non seulement un encouragement mais aussi un prélude à la participation, autrement plus ambitieuse et collective, des artistes chinois à l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes, qui se tient un an plus tard à Paris. Ce qui préoccupe avant tout les intellectuels chinois, c’est le peu d’intérêt que semblent manifester les Occidentaux vis à vis de leur culture à la différence des Japonais qui, eux, ont le vent en poupe. Pour y remédier, Li Feng, auteur de Dongfang zazhi, une revue alors publiée à Shanghai prône de promouvoir à l’étranger le meilleur des savoir-faire artistiques chinois, non seulement la peinture qui, dans les valeurs esthétiques chinoises tient un rang prééminent, mais aussi dans ce que l’on appellerait plus communément le design qui inclut les arts décoratifs. Liu Jipiao (1900-1992) est l’artiste tout particulièrement désigné pour associer le langage artistique vernaculaire de son pays au style alors dominant, l’Art déco. Originaire de Meizhou dans le Guangdong et né avec le siècle au sein d’une famille fortunée, il se forme très vite à l’art et développe un goût prononcé pour la porcelaine de Jingdezhen. Son génie de la synthèse le conduit à la réalisation du pavillon chinois de l’Exposition internationale de 1925. Ce pavillon – dont il ne reste à ce jour que quelques témoignages photographiques – est orné de magnifiques dragons que surmonte le nom même de « Chine » à la typographie sinisée. Véritable pionnier de l’Art déco chinois, Liu Jipiao, après avoir été un compagnon de route de Lin Fengmian qu’il fréquente aux Beaux-Arts de Paris tout en ayant été chargé aux côtés de l’artiste Zeng Yilu (1898- ?) de la scénographie de l’exposition de Strasbourg quelques mois plus tôt sera, de retour en Chine, responsable en tant qu’architecte de la construction du pavillon chinois de l’exposition du lac de l’Ouest se tenant à Hangzhou en 1929. L’intellectuel Cai Yuanpei (1868-1940), recteur de l’université de Pékin qui avait entamé déjà depuis plus de trois ans une vaste tournée en Europe où il devait rencontrer pléthore d’artistes européens tels que Juan Gris et Picasso, préface le catalogue de l’Exposition universelle de Paris. Sa caution vaut l’estime des artistes chinois présents à Paris mais aussi de l’élite dirigeante française avec laquelle il échange depuis plusieurs années, que ce soit Raymond Poincaré (1860-1934) ou Édouard Herriot (1872-1957) avec lequel il aura fondé le très important Institut franco-chinois de Lyon en 1921.
Lin Fengmian (1900-1991), La Bataille enflammée des Falaises rouges, encre et couleur sur papier. DR.
L’exaltation d’une Chine moderne
Cet engouement pour les arts chinois dans le contexte des années vingt suit un mouvement de fond. Ce n’est plus tant l’exotisme des chinoiseries qui depuis le XVIIIe siècle avait trouvé auprès de l’élite française un engouement certain. C’est désormais un désir d’innovation qui non seulement anime l’avant-garde chinoise mais aussi toute une génération européenne et française de créateurs. Ainsi, Pierre Chareau (1883-1950) se distingue par l’utilisation moderne des laques de Coromandel. Eileen Gray (1876- 1976) réalise des porcelaines d’inspiration chinoise. Jean Dunand (1877-1942) dans le domaine de la dinanderie s’empare à son tour des ressources infinies qu’offre l’art chinois, des périodes antiques notamment. Il faut dire que ces artistes se nourrissent aussi d’une littérature et de découvertes scientifiques qui, dans le domaine de la sinologie, s’avèrent de plus en plus nombreux. On pense aux travaux d’Édouard Chavannes (1865-1918), de Paul Pelliot (1878-1945) ou d’Osvald Sirén (1879-1966) pour n’en citer que quelques-uns. Bientôt les expositions de Strasbourg et de Paris ne seront plus qu’un souvenir balayé par la crise économique et les affres de la Seconde Guerre mondiale en Chine. Toutefois, ces deux expositions montrent qu’il y eut bel et bien des influences qui, loin d’être univoques, ont été, durant ce moment critique que représentent les années 1924-25, déterminantes non seulement pour certains artistes chinois mais aussi européens. Il est évident par exemple et d’une manière on ne peut plus symptomatique que Lin Fengmian tente d’associer la tradition chinoise du lavis à la ligne claire d’un Matisse tandis que Liu Jipiao s’adonne à une certaine forme d’orientalisme à la chinoise.
Mais il est tout aussi clair que la connaissance esthétique de la Chine a permis, en France tout particulièrement, de maîtriser de nouvelles techniques appliquées à l’ébénisterie d’art comme nous le montre le mobilier laqué d’un Jacques- Émile Ruhlmann (1879-1933). En somme, ces expositions n’auront guère de retentissement sur le plan officiel mais l’acte quasiment de bravoure de cette poignée d’artistes chinois qui en furent à l’origine a, comme souvent l’histoire de l’art nous en réserve la surprise, poursuivi son œuvre en épousant des ramifications géographiquement très éloignées les unes des autres. Sur le mode d’une histoire parallèle, troublante donc, le grand écrivain Lu Xun (1881- 1936) parachève à la même époque Ye Cao (Herbes sauvages). Ce récit, largement marqué par les courants littéraires et symbolistes européens, décrit une situation de bascule, celle où tout un pan de la culture chinoise ensevelie par le poids de la tradition semble se tourner vers un renouveau culturel et moral auquel lui-même aspire. Sur le plan national, les événements semblent lui donner raison : l’académie militaire de Whampoa est fondée tandis que le tout jeune Parti communiste s’apprête à mener une bataille déterminante en vue d’atteindre l’unité de la Chine. En ces années 1924-25, jamais les interactions entre l’histoire et la culture ne semblent avoir été aussi ténues. Dont acte...
Emmanuel Lincot est spécialiste d'histoire politique et culturelle de la Chine, professeur à l'Institut catholique de Paris.
Photo du haut : entrée de la section chinoise de l'exposition internationale de Paris de 1925 avec les organisateurs. DR.
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