L’histoire de l’art et la redécouverte des artistes chinois aux Beaux-Arts de Paris
Au début du XXe siècle, plusieurs étudiants chinois sont passés par l’école nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris. Les sources traitant de ce sujet sont éparpillées et les récits biographiques sont incertains. Reconstituer ce corpus oblige naturellement à mobiliser les méthodes de l’histoire de l’art. L’académie Chine-Europe a récemment consacré une importante conférence à ce riche échange culturel, pourtant assez peu connu, en invitant Philippe Cinquini, professeur en histoire de l’art à l’université des études internationales de Shanghai. Comment retrouver la trace des artistes chinois passés par le célèbre établissement parisien ? C’est à cette question que Philippe Cinquini a cherché à répondre, en se fondant sur de nombreuses archives, au cours de ce colloque organisé à Paris par l’académie Chine-Europe.
L'académie Chine-Europe est un espace de dialogue culturel réunissant des experts et universitaires venus de Chine et d’Europe. Elle promeut des valeurs de pluralisme et d’ouverture, tout en s’inscrivant dans la tradition intellectuelle chinoise de l’enseignement et de la production des savoirs. Entre 1910 et les années 1950, plus de 130 étudiants chinois ont fréquenté les Beaux-Arts de Paris. Les archives officielles font état d’un faible nombre d’étudiants chinois. À partir d’un travail de reconstitution, Philippe Cinquini met en lumière les écarts qui subsistent entre les sources existantes et les différents statuts et récits des étudiants.
Des registres officiels d’inscription très incomplets
L’histoire des artistes chinois passés par l’école nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris dans la première moitié du XXe siècle est assez difficile à reconstituer. Elle ne correspond ni à une liste clairement établie, ni à un corpus homogène de sources. Elle repose au contraire sur un ensemble de documents qu’il faut croiser, interpréter et bien souvent corriger. C’est à ce travail que s’attache Philippe Cinquini, historien de l’art, aujourd’hui professeur à l’université des études internationales de Shanghai. Invité à Paris pour présenter ses recherches, il propose moins un récit qu’une approche méthodologique : comment reconstituer les fragments de parcours personnels d’étudiants chinois datant du siècle dernier dans une institution qui semble, a priori, sans lien avec l’empire du Milieu ?
Le point de départ de l’enquête est constitué par les registres d’inscription de l’école des Beaux-Arts. Philippe Cinquini s’appuie sur des documents qui recensent les étudiants admis après réussite au concours d’entrée, étape obligatoire pour intégrer pleinement l’institution. Ils ont l’avantage d’être précis et d’offrir des informations fiables : nom, numéro d’immatriculation, date d’admission, différents ateliers fréquentés et nom des tuteurs français assignés aux étudiants chinois. On y trouve par exemple la trace de Xu Beihong, inscrit en 1921 sous un nom francisé et admis dans l’atelier du peintre François Flameng. Ce type de source constitue une preuve incontestable de la scolarité des étudiants chinois à Paris. Mais ces registres présentent aussi une certaine limite : ils ne concernent que les étudiants ayant réussi le concours. Or, pour l’ensemble de la période 1910-1955, seuls 18 étudiants chinois sont ainsi recensés.
Un écart important entre les chiffres officiels et les effectifs réels
En poursuivant son enquête, Philippe Cinquini découvre qu’il existe un écart important au niveau des effectifs entre les étudiants qui ont passé le concours et ceux qui ont fréquenté l’établissement parisien. En croisant différentes sources, il parvient à identifier environ 132 étudiants chinois. Philippe Cinquini s’est d’abord appuyé sur les sources disponibles aux archives. L’historien français a pu se procurer les dossiers individuels des étudiants conservés aux Archives nationales, notamment sur le site de Pierrefitte-sur-Seine. Ces dossiers contiennent des documents administratifs très riches d’enseignement : certificats d’inscription, justificatifs délivrés par les autorités chinoises, correspondances entre la Chine et la France, et parfois des photographies. Autant de documents qui permettent d’identifier, par exemple, les étudiants absents des registres d’admission.
On y trouve par exemple des pièces attestant de l’inscription d’artistes comme Wang Linyi ou Pan Yuliang. Ces documents confirment leur présence dans l’institution, même lorsqu’ils n’ont pas nécessairement suivi le parcours classique du concours. Ils apportent également des éléments concrets sur les conditions d’inscription : l’importance du rôle joué par l’ambassade de Chine, les formalités administratives, l’identification des étudiants dans les documents officiels, etc.
Les listes d’ateliers : une source primaire importante
Une autre catégorie de sources réside dans les listes d’inscription aux ateliers. Ces documents, établis par les professeurs des Beaux-Arts de Paris, recensent les étudiants rattachés à chaque atelier. C’est dans ces ateliers que les étudiants chinois ont étudié les peintures, la photographie, les sculptures, les dessins et les autres œuvres d’art françaises, qui les ont durablement influencés à leur retour en Chine. L’atelier de Fernand Cormon, par exemple, apparaît comme un lieu d’accueil important des étudiants chinois avant même la Première Guerre mondiale. C’est dans ces listes que figure notamment le nom de Lin Fengmian.
Ces sources sont certes éclairantes, mais certains cas restaient encore difficiles à étudier. Plusieurs artistes chinois largement reconnus comme ayant étudié aux Beaux-Arts de Paris n’apparaissent en effet dans aucun des documents mentionnés. Le cas de Wu Dayu est particulièrement révélateur. Présenté dans de nombreuses biographies comme un ancien élève de l’établissement français, il est absent des registres d’inscription, des dossiers individuels et même des listes d’ateliers. Cette absence posait donc un problème méthodologique : faut-il remettre en cause les récits des étudiants eux-mêmes, ou bien admettre que les archives sont incomplètes ? Philippe Cinquini a exploré les archives sur les « cours préparatoires ». Ces cours, distincts des ateliers, constituaient une voie d’accès à l’enseignement artistique sans passer par le concours. Les cours préparatoires accueillaient un public varié, notamment des étudiants étrangers. C’est dans ces archives que le nom de Wu Dayu réapparaît, sous une forme légèrement différente : « Wu Dai ». Philippe Cinquini rappelle ainsi l’importance de la transcription des noms chinois en alphabet latin.
Mesurer l’engagement : les registres de présence
L’ensemble de ces sources met en évidence la diversité des situations. Il n’existe pas un seul type d’étudiant chinois aux Beaux-Arts de Paris, mais plusieurs : les étudiants admis par concours ; ceux inscrits dans les ateliers sans avoir passé ce concours ; ceux suivant les cours préparatoires ; ceux dont la présence est ponctuelle ou difficile à documenter. Cette diversité complique la construction d’un récit unifié. Elle oblige à distinguer les niveaux d’engagement et à éviter les généralisations.
Pour aller plus loin, l’enquête de Philippe Cinquini mobilise donc une autre source : les registres de présence. Ces documents permettent de suivre la fréquentation effective des ateliers par les étudiants. Dans le cas de Xu Beihong, les registres montrent une assiduité élevée. Sur certains mois, il est même présent presque tous les jours. À l’inverse, d’autres étudiants apparaissent de manière plus irrégulière. Avec plus de 130 étudiants, elle représente un groupe non négligeable dans une institution aux effectifs pourtant assez limités à l’époque. À certaines périodes, notamment entre la Première et la Seconde Guerre mondiale, les étudiants chinois constituent même le principal contingent étranger dans les sections de peinture et de sculpture des Beaux-Arts de Paris.
La notion de « crise de l’art chinois en France »
Cai Yuanpei. DR.
Philippe Cinquini rappelle l’existence du concept de « crise de l’art chinois en France », inspiré du titre d’un ouvrage de Claude Digeon, historien de la littérature (1920-2008). Dans les années 1930, certains observateurs avaient déjà établi un lien entre les transformations artistiques et les mutations sociales en Chine. La formation à l’étranger apparaissait alors comme une réponse logique à ces transformations. La présence des étudiants chinois à Paris s’inscrivait aussi dans le contexte des réformes éducatives et culturelles en Chine au début du XXe siècle. Des figures comme Cai Yuanpei, pédagogue chinois d’avant-garde, scientifique, philosophe, traducteur, ministre de l'éducation, fondateur et recteur de l'université de Pékin, ont alors joué un rôle central dans l’envoi des étudiants chinois en France. En tant que ministre de l’Éducation et acteur du Mouvement du 4 mai, Cai Yuanpei avait encouragé l’ouverture des jeunes Chinois aux monde et soutenu le développement des écoles d’art. L’envoi d’étudiants à l’étranger fait partie de cette stratégie. Paris, en tant que centre artistique majeur, était alors devenue une destination privilégiée.
Aujourd’hui, malgré les avancées de la recherche, l’histoire des artistes chinois aux Beaux-Arts de Paris reste encore incomplète. Les archives disponibles permettent d’en tracer les contours, mais elles ne suffisent pas à produire un récit définitif. Le travail consiste donc à stabiliser les données, à préciser les statuts et à distinguer les différents types de présence. En ce sens, l’enquête présentée par Philippe Cinquini démontre toute l’importance d’un travail critique portant sur les sources. Elle rappelle surtout que l’histoire de l’art, lorsqu’elle s’appuie sur les archives, ne cherche pas seulement à établir les parcours, mais à interroger les conditions historiques, politiques et culturelles dans lesquelles ils prennent place.
Photo du haut : L’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris © KoS, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Sommons avec les portraits du pédagogue chinois d’avant-garde Cai Yuanpei, et le peintre Lin Fengmian
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