François Queyrel : Comment la sagesse classique répond à l’ère de l’intelligence artificielle
Quelle est la mission contemporaine des études classiques ? Quels grands défis de la société moderne la sagesse antique peut-elle le mieux relever ? Quel rapport existe-t-il entre la sagesse classique et les technologies modernes ? Placé sous le thème « Dialogue entre l’Antiquité et le présent : les enseignements modernes de la sagesse classique », le Congrès d’études classiques de 2026se tient à Athènes, en Grèce, les 9 et 10 juin. Prof. François Queyrel, directeur d’études en archéologie grecque à l’École pratique des hautes études (EPHE) et spécialiste reconnu de la sculpture grecque, y participe. Il a récemment accordé une interview exclusive au W.E.Talk du China News Service (CNS), afin d’apporter son éclairage sur ces questions.
Voici le résumé de l’interview :
CNS: Le Congrès d’études classiques de 2026 a pour thème « Dialogue entre l’Antiquité et le monde contemporain : les leçons de la sagesse classique pour notre époque ». Comment comprenez-vous le « rôle et la mission contemporains des études classiques » ? Selon vous, à quels grands défis de la société moderne la sagesse classique peut-elle le mieux répondre ?
François Queyrel:La redécouverte des penseurs de l’Antiquité classique a joué un rôle moteur dans le développement intellectuel en Europe à l’époque de la Renaissance : elle a fourni le cadre intellectuel de l’humanisme. Les valeurs de cet humanisme ont une portée universelle pour l’homme. De ce point de vue, la sagesse de l’Antiquité répond aux défis du développement actuel de l’intelligence artificielle en donnant à l’homme les moyens de comprendre et d’utiliser la technique sans se laisser dominer par elle.
CNS: À une époque où les technologies progressent à un rythme fulgurant, celles-ci offrent d’un côté de nouveaux outils aux études classiques et posent, de l’autre, des défis éthiques inédits. Comment envisagez-vous la relation symbiotique entre la sagesse classique et les technologies modernes ? Quels fondements logiques les études classiques peuvent-elles apporter à l’élaboration d’une éthique des technologies ?
François Queyrel:Les technologies modernes facilitent l’accès à des sources antiques et permettent donc leur diffusion, ce qui est un point très positif. Les bases de données mettent à disposition une documentation importante et les développements de l’analyse des textes et de reconnaissance des images ouvrent de nouvelles perspectives pour la recherche.
On March 29, 2025, the 2025 AI-enabled Positive Energy Creation Conference was held in Nanning, Guangxi. The picture shows an AI-generated video dialogue between Confucius and Socrates.
Il en va de même pour l’analyse des matériaux par des méthodes physico-chimiques qui éclairent aussi sur la provenance des matériaux et les techniques de production des objets archéologiques ainsi que sur le commerce et les échanges. La connaissance de la sagesse classique, qui s’appuie sur la connaissance des textes anciens, permet de prendre du recul par rapport à l’immédiateté du recours mécanique à une technologie qu’il faut maîtriser. Elle introduit une dimension réflexive et historique.
CNS:En tant qu’éminent spécialiste français des études classiques, comment évaluez-vous le développement des études classiques en Chine au cours des dernières années? Comment les recherches classiques d’Orient et d’Occident pourraient-elles dépasser les cloisonnements académiques, passer de la « recherche en parallèle » à une « symbiose par l’inspiration mutuelle », et promouvoir ensemble la diffusion universelle de la sagesse classique ?
François Queyrel:Le Congrès d’études classiquesde 2024 a illustré le dynamisme des études classiques en Chine, qui se développent grandement grâce à l’Académie des sciences sociales et aux Universités. La revue Research in Classics, dont je fais partie du comité éditorial (editorial board), est de nature à développer les recherches scientifiques dans ce champ.
Les jeunes chercheurs chinois commencent à s’affirmer dans ce domaine. La présence de nombreux scientifiques, en particulier de l’Académie d’Athènes et du Centre de recherche sur les classiques de l’Académie des sciences sociales a permis de nouer des contacts fructueux. Ces institutions académiques sont appelées à jouer un rôle moteur dans l’étude des sagesses classiques.
CNS: Comment l’enseignement des études classiques — qu’il soit occidental ou chinois — devrait-il concilier la transmission du patrimoine culturel local et la formation à une vision intercivilisationnelle ? Quelles recommandations formuleriez-vous pour l’éducation classique des jeunes à l’échelle mondiale ?
François Queyrel:La connaissance des textes classiques passe par l’enseignement de l’histoire ancienne et de la géographie et l’apprentissage de la langue dès le collège et le lycée. La connaissance du patrimoine culturel local, avec aussi des visites sur des sites et dans des musées, ouvre sur des comparaisons pour promouvoir une vision intercivilisationnelle.
CNS:Dans le contexte actuel d’intensification des conflits géopolitiques, quel soutien spirituel les idées de paix et l’éthique de la vertu issues des études classiques peuvent-elles apporter à la promotion de la paix mondiale et à la construction d’une communauté de destin pour l’humanité?
François Queyrel:La connaissance du passé offre des outils conceptuels pour appréhender, dans leur contexte, les problématiques de la guerre : Thucydide a ainsi analysé les causes de la guerre du Péloponnèse, en forgeant des outils de réflexion pour expliquer cet événement historique qui sont utiles pour susciter la réflexion sur des événements contemporains. La connaissance d'une pensée offre l’occasion de dépasser l’événementiel pour analyser d’autres événements historiques en évitant les anachronismes.
Le 4 novembre 2024, François Queyrel a participé à l'événement À la découverte de la Chine : itinéraire au Sichuan dans la ville de Chengdu.
CNS:Lors du Congrès d’études classiques de 2024, vous avez participé à l’excursion « À la découverte de la Chine : itinéraire au Sichuan », au cours de laquelle vous avez visité le site de Sanxingdui, le Musée du Sichuan, etc. Pourriez-vous évoquer un détail ou un moment qui vous a le plus touché au cours de ce séjour sichuanais ? La rencontre entre l’ancienne civilisation Shu et la civilisation grecque antique vous a-t-elle inspiré de nouvelles réflexions dans vos recherches en études classiques ?
François Queyrel:J’ai été très impressionné par les bronzes présentés au musée du site de Sanxingdui : les découvertes témoignent d’un niveau technique très élaboré et les objets sont présentés de la manière la plus agréable et instructive. Étant moi-même spécialiste de sculpture grecque, j’ai beaucoup apprécié les possibilités qu’offre la technologie pour compléter les statues selon plusieurs hypothèses : la statue pouvait tenir un bâton ou un autre objet et l’image 3D la fait voir avec les différentes restitutions possibles. Ce musée est une réalisation modèle qui permet de faire passer visuellement des connaissances fondées sur l’étude archéologique.
CNS: Durant votre séjour au Sichuan, vous avez déclaré : « Que des spécialistes des études classiques du monde entier échangent en personne en Chine constitue en soi un acte d’inspiration mutuelle entre civilisations. » Selon vous, quelle valeur unique les Congrès d’études classiques revêt-ils pour favoriser le dialogue entre les civilisations ? Et sur quels aspects ce type de dialogue pourrait-il être approfondi à l’avenir ?
François Queyrel: Les deux grandes civilisations antiques peuvent nourrir des réflexions stimulantes sur les modalités du rapport au passé dans deux manières de penser. Les congrès des études classiques permettent de promouvoir les échanges sur les rapports entre le particulier et l’universel qui définissent les civilisations.
Profil de l’expert:
François Queyrel est professeur d'archéologie grecque à l'École pratique des hautes études (Paris) depuis 1996. Il a été membre de l'École française d'Athènes (1981-1985) et de l'Institute of Advanced Study, School for Historical Studies de Princeton (1999). Il est membre correspondant de l'Institut archéologique allemand (2004).
Photos © CNS
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