La rétrocession de l’île de Taïwan à la partie continentale de Chine — entre histoire, territoire et économie régionale

1761407140259 Nouvelles d'Europe Lyazid Benhami

La question de la récupération de Taïwan par la partie continentale de Chine reste aujourd’hui l’un des grands enjeux géopolitiques d’Asie orientale, mais aussi l’un des plus sensibles à l’échelle mondiale. Elle mêle à la fois mémoire historique, logique territoriale et interdépendances économiques, dans un contexte où les équilibres internationaux sont en pleine mutation.

Pour la Chine, la réunification n’est pas seulement un objectif politique : c’est l’accomplissement historique d’un processus d’unité nationale engagé depuis plus d’un siècle. Pour l’île de Taïwan, en revanche, elle pose la question de la préservation d’une identité démocratique et d’un système politique distinct.

Pour mieux comprendre cette dynamique, je vous propose d’aborder trois dimensions essentielles : 1. d’abord la dimension historique, qui fonde la légitimité de cette aspiration ; 2. ensuite la logique territoriale et identitaire, qui structure la vision chinoise ; 3. enfin la dimension économique et géoéconomique, qui illustre la complexité des liens entre les deux rives du détroit.

Premièrement, la perspective historique.

Taïwan fait partie de la sphère d’influence chinoise depuis le XVII siècle, sous la dynastie Qing. En 1895, la Chine est contrainte de céder l’île au Japon après sa défaite lors de la guerre sino-japonaise. Pendant un demi-siècle de domination japonaise, l’île de Taïwan se modernise, se transforme, et développe peu à peu une trajectoire distincte de celle du continent.

En 1945, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’île revient sous administration chinoise. Mais quatre ans plus tard, en 1949, la guerre civile entre nationalistes et communistes provoque une rupture : le gouvernement du Kuomintang se replie sur l’île de Taïwan, tandis que Mao Zedong proclame à Pékin la République populaire de Chine. Dès lors, les autorités des deux côtés du détroit de Taïwan se réclament chacune de la légitimité de la Chine.

Il faut bien comprendre que, dans les premières décennies de la Chine populaire, la priorité n’était pas Taïwan, mais la construction de l’État socialiste : reconstruire l’économie, consolider le pouvoir, moderniser le pays.
Cette longue phase de développement interne a naturellement ralenti toute perspective de réunification.

Mais le désir d’unité nationale, lui, n’a jamais disparu. Il s’agit d’un idéal ancien, profondément enraciné dans la culture et la mémoire chinoises.
Un idéal qui dépasse la politique du moment, et qui, même s’il ne reflète pas toujours la realpolitik contemporaine, constitue un axe constant du récit national chinois.

Un tournant décisif intervient en 1971 : la République populaire de Chine récupère le siège de la Chine aux Nations unies et son droit de veto au Conseil de sécurité. Ce changement marque la reconnaissance internationale de Pékin comme seul représentant légitime de la Chine, reléguant Taïwan à un statut hybride : une démocratie prospère, mais privée de reconnaissance diplomatique à grande échelle. Cette réalité onusienne renforce la vision d’une Chine unique, tout en posant la question de la durabilité du statu quo actuel.

Deuxièmement, la logique territoriale et identitaire.

Pour Pékin, la réunification est avant tout une question de souveraineté et d’intégrité nationale. Taïwan est perçue non pas comme un État étranger, mais comme une province momentanément séparée. Cette conception repose sur le principe de la « Chine unique », au cœur de la politique étrangère de Pékin, et s’inscrit dans une logique géographique : Taïwan se situe à moins de 180 kilomètres des côtes de la partie continentale, dans une zone stratégique pour la sécurité maritime et la projection du pays dans le Pacifique.

Mais sur l’île, la situation est différente. Depuis sa démocratisation dans les années 1990, Taïwan a vu émerger une identité propre, fondée sur un pluralisme politique et une culture civique moderne. Une partie de la population se définit aujourd’hui comme taïwanaise avant d’être chinoise.
Il existe donc un décalage entre la logique historique de Pékin et la réalité identitaire de Taïwan, qui complexifie toute perspective d’unification politique à court terme.

Troisièmement, la dimension économique et régionale.

Malgré ces divergences politiques, les liens économiques entre les deux rives n’ont cessé de croître. Depuis les années 1990, les entreprises taïwanaises ont massivement investi sur le continent, et les échanges commerciaux sont devenus vitaux pour les deux économies.
Le continent est aujourd’hui le premier partenaire commercial de l’île de Taïwan.

Mais cette interdépendance a aussi une dimension stratégique :
Taïwan détient un rôle clé dans la production mondiale de semi-conducteurs, grâce notamment à la société TSMC, leader mondial du secteur.

Cette position confère à l’île une importance géoéconomique majeure,
et en même temps, elle renforce la prudence de Pékin, qui privilégie la stabilité économique dans sa relation avec Taipei.

La question de la récupération de l’île de Taïwan par le continent ne peut être comprise qu’en croisant le temps long de l’histoire et les réalités géopolitiques actuelles.

Depuis la reconnaissance internationale de la République populaire à l’ONU,
le cadre diplomatique mondial entérine l’existence d’une seule Chine.
L’île de Taïwan, malgré son dynamisme, reste dans un statut ambigu, difficilement tenable à long terme.

Le désir de réunification est ancien, légitime et cohérent avec la logique historique chinoise. Mais il doit s’inscrire dans une approche pacifique, progressive et respectueuse des équilibres régionaux.

La Chine, forte de son développement et de son poids international, ne cherche pas à imposer une rupture brutale, mais à réaliser par la paix et par le dialogue ce qu’elle considère comme une unité nationale naturelle et inévitable.

Et, au-delà des rivalités, il est sans doute essentiel de rappeler que cette question demeure avant tout une affaire chinoise, relevant de la souveraineté et de la continuité historique d’un même peuple. La perspective d’une réunification pacifique et légitime, sans intervention extérieure ni pression internationale, reste donc l’horizon le plus raisonnable — et, d’une certaine manière, l’évidence historique vers laquelle tend la Chine contemporaine.

Élocution de Lyazid Benhami, Vice-président de l’Association des Amitiés Franco-chinoises de Paris, donnée le 24 octobre 2025 à Paris, à l’occasion du 80e anniversaire de la rétrocession de l’île de Taïwan par la Chine continentale.

Photo : Unsplash

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